Comment lisons-nous les romans? Ceux du romancier Milan Kundera me semblaient assez explicites. Cependant, en ayant discuté avec des personnes qui avaient lu certains de ses romans, je fus frappé par le fait qu'elles avaient évacué purement et simplement toute la dimension critique, ironique, en un mot subversif, de l’œuvre au profit de la simple histoire, l'historiette, voire de la vraisemblance ou des non-vraisemblance de celle-ci! Je mettrai donc volontairement en valeur cette dimension critique inhérente à toute l'oeuvre du romancier (je ne m'étendrai pas sur sa vie, il veut et je soutiens cette opinion, se cacher derrière son oeuvre.) Je ne veux pas réduire, trahir, l'oeuvre de Milan Kundera mais en éclairer certains aspects qui sont apparus obscurs ou invisibles au cours de conversations.
Définition de Kundera lui-même: "Roman. La grande forme de la prose où l'auteur, à travers des ego expérimentaux (personnages), examine jusqu'au bout quelques thèmes de l'existence Le romancier est donc un découvreur qui, inlassablement, cherche dans la forme qu'il poursuit, à dévoiler les énigmes, les mystères, les ambiguïtés de l'âme humaine à travers des possibilités fictionnelles (existentielles). Il n'examine pas la réalité, mais l'existence. Il est à la recherche de l'énigme du moi (oui, à nous faire réfléchir, à nous faire comprendre et à nous faire considérer les autres et le monde avec plus d'humilité). Sa "philosophie" est celle du doute et de l'incertitude ("Le bonheur, c'est le doute" a dit un jour le photographe Henri Cartier Bresson). Kundera parle à cet égard de sagesse du roman, sagesse empreinte d'humour et d'ironie, deux éléments consubstantiels au roman. Arrêtons-nous sur ces deux mots.
Humour: simplement rire? Pas exactement. L'humour nous fait prendre conscience de l'insignifiance de tout. Imaginez un président de la République qui se lance dans un grand discours ou simplement un amoureux qui relate sa passion. Intervenez et faites de l'humour à propos de la situation. Il sera coupé net dans son élan, sera vexé ou se mettra en colère. Il vous sommera de rester sérieux. Il sait que ses belles paroles viennent d'être réduites à néant. Les grands ennemis de l'humour: politiciens, religieux, idéologues de tout bord, romantiques et sentimentaux. Ils connaissent la puissance ravageuse de l'humour et de son frère d'âme, le ridicule.
Ironie: par son trait irritant, il déshabille toute certitude de sa prétention à établir un acte ou une idée comme vrai ou naturel. On ne retient souvent que la méchanceté de l'ironie mais on oublie son caractère joyeusement démystificateur. "L'ironie irrite. Non pas qu'elle se moque ou qu'elle attaque mais parce qu'elle nous prive des certitudes en dévoilant le monde comme ambiguïté."
En France, pays ancré à mon avis dans une trop grande tradition politico-sentimentale, l'humour ne sert qu'à faire rigoler et l'ironie est mal vue. Ici, on aime avoir des certitudes, se prendre au sérieux et se réfugier dans un camp (si vous refusez d'en choisir un, vous êtes lâche). Cela donne une image positive et noble de soi, paraît-il. Ecoutez les hommes politiques et leur partisans, ils ne cessent d'être persuadés et d'avoir des convictions ("Je suis convaincu que..."). Or, l'humour et l'ironie font fi de toutes ces prétentions. Qui a raison et qui a tort? Nous suggère simplement le roman. Que cela agace, je veux bien l'admettre. Mais si on y regarde par deux fois, on est bien obligé de constater que les choses ne sont pas aussi simples qu'elles le paraissent. Je ne peux être certain de rien. Oublier ceci, c'est tomber très vite dans l'intolérance puis de l'intolérance à l'aveuglement idéologique (de droite comme de gauche), de l'aveuglement idéologique au fanatisme sanguinaire et à la légitimation du meurtre collectif, processus qui a conduit les hommes aux pires horreurs.
Rappelez-vous: "L'humour: l'éclair divin qui découvre le monde dans son ambiguïté morale et l'homme dans son incompétence à juger les autres; l'humour: l'ivresse de la relativité des choses humaines; le plaisir étrange issu de la certitude qu'il n'y a pas de certitude." *
A l'instar d'un de ses maîtres, Hermann Broch (Les Somnambules), Kundera conçoit le roman comme la forme suprême de la connaissance du monde. "Le roman n'est pas une confession de l'auteur, mais une exploration de ce qu'est la vie humaine dans le piège qu'est devenu le monde" Le roman (du moins le roman européen est capable d'embrasser et de concilier toutes les formes de la connaissance (la philosophie, la sociologie, la psychanalyse, l'histoire des idées...) et de la créativité artistique que l'homme a pu inventer (l'art lui-même et son histoire, donc, le roman aussi) et de les intégrer à sa forme propre sans cesse en élaboration et en mutation. Ce n'est pas un amoncellement (une compilation) de savoir mais une volonté d'élucider grâce à lui et le monde et l'homme. Il y a un sens à tout cela, un sens mêlé de plaisir et de jouissance intellectuelle et surtout, une morale. " Suspendre le jugement moral ce n'est pas l'immoralité du roman, c'est sa morale." Le roman est au carrefour du corps et de l'esprit. Il est peut-être la forme hédonistique du savoir conjuguant inventivité et créativité, humour et méditation, ironie et imagination, connaissance et fantaisie. "Car le pouvoir de la culture réside là: il rachète l'horreur en la transsubstantiant en sagesse existentielle." La géniale simplicité des romans de Milan Kundera en est d'ailleurs une douce et voluptueuse démonstration.
A l'inverse du roman, il y a la graphomanie. Dans "Le livre du rire et de l'oubli", Kundera écrit: "La graphomanie n'est pas le désir d'écrire des lettres, des journaux intimes, des chroniques familiales (c'est-à-dire d'écrire pour soi ou pour ses proches), mais d'écrire des livres (donc d'avoir un public de lecteurs inconnus). " Milan Kundera rajoute, ce qui n'était pas inutile, dans "L'Art du Roman":" N'est pas la manie de créer une forme mais d'imposer son moi aux autres. Version la plus grotesque de la volonté de puissance." Toujours dans "Le livre du rire et de l'oubli, Milan Kundera développe son idée première: "La graphomanie (manie d'écrire des livres) prend fatalement les proportions d'une épidémie lorsque le développement de la société réalise trois conditions fondamentales:
1)un niveau élevé de bien-être général, qui permet aux gens de se consacrer à une activité inutile;
2)un haut degré d'atomisation de la vie sociale et, par conséquent, d'isolement général des individus;
3) le manque radical de grands changements sociaux dans la vie interne de la nation (de ce point de vue, il me paraît symptomatique qu'en France où il ne se passe pratiquement rien le pourcentage d'écrivains soit vingt et une fois plus élevées qu'en Israël.). (...) Mais l'effet, par un choc en retour, se répercute sur la cause. L'isolement général engendre la graphomanie, et la graphomanie généralisée renforce et aggrave à son tour l'isolement. L'invention de la presse à imprimer à jadis permis aux hommes de se comprendre mutuellement. A l'ère de la graphomanie universelle, le fait d'écrire des livres prend un sens opposé: Chacun s'entoure de ses propres mots comme d'un mur de miroirs qui ne laisse filtrer aucune voix du dehors."
Le romancier se cache donc derrière son oeuvre. Sa vie intime, personnelle, quotidienne n'a pas à être rendue publique, mentionnée à la une des journaux. Pourtant, les médias et les gloseurs ne cessent de parler des auteurs au détriment le plus souvent de leur oeuvre. On parle plus de Kafka que de Joseph K. dit en substance Kundera qui conclut que "le processus de la mort posthume de Kafka est amorcé."
Pour cela, les auteurs qui ne pensent qu'à raconter leurs petites histoires personnelles et intimes sont en dehors de l'histoire du roman, n'ayant pour obsession que d'étaler-leur moi et leur narcissisme. "Le souci de sa propre image, voilà l'incorrigible immaturité de l'homme." Ecrit Kundera dans son admirable roman "L'immortalité". A cet égard, je suis souvent déçu sur Internet par le contenu des pages d'accueil que je visite régulièrement. Elles n'expriment malheureusement que leur narcissisme de leur auteur. L'exhibition de leur moi souverain (justement parce que leur page est illusoirement visible dans le monde entier, une nouvelle forme d'ubiquité en quelque sorte. La prépondérance qu'ils donnent à leur vie intime et quotidienne, à leurs hobbies au détriment de leur créativité, de leur individualité propre. Rarement des réflexions, des idées personnelles, souvent des textes sur leur inestimable personnalité avec photos à l'appui, sur leur admirable compagne, le génie de leur enfant, la tendresse de leur chien etc... Parfois, les deux dans un étrange fatras. Une forme moderne de graphomanie vient de naître.